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Mots & maux

Invitation à la réflexion sur des questions profondes


F. Fukuyama était -il trop hâtive en proclamant la victoire de la démocratie libérale? Une lecture de Noam Chomsky et Noami Klein

Publié par Eco-Tunisie sur 7 Mai 2013, 07:24am

Catégories : #Marchés

 

 

 

La thèse exposée par Naomi Klein dans son ouvrage La stratégie du choc (The Shock Doctrine) est celle d’un   processus volontaire de « privatisation radicale des guerres et des catastrophes » depuis les   années 1970. Naomi Klein cherche à faire oeuvre de doctrine pour ce qu'elle appelle "le capitalisme de désastre"..

 

Selon Naomi Klein, le capitalisme du désastre est un d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits. Le capitalisme à l’affut attend les crises d’envergure ou les provoque et pendant que les citoyens sont sous le choc, il vend l’État morceau par morceau à des intérêts privés.

 

Cette stratégie du choc reproduit à l’échelle de la société les résultats obtenus sur un détenu dans une prison. A l’instar du prisonnier terrorisé par les mauvais traitements qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent leurs droits. L’État est privatisé, les ressources publiques transférées vers le privé,  une minorité accroit ses richesses tandis que la vaste majorité des citoyens reste en marge. Ces politiques provoquent des mécontentements et des révoltes et le gouvernement doit resserrer la surveillance, emprisonner, rétrécir les libertés civiles et parfois utiliser la torture.

 

Le libéralisme est dénoncé dans cet ouvrage, avec une mise en parallèle des procédés de torture et des discours de libéralisation économique. Les peuples seraient rééduqués par la force aux vertus du marché. Des mises en scènes aurait été le ballon d’essai d’une campagne générale orchestrée depuis la célèbre université de Chicago. Les exploits de l’administration américaine sous  Bush Jr. ne sont que le paroxysme monstrueusement violent et créatif d’une campagne vieille de 50 ans en faveur de la liberté totale des grandes sociétés ».

 

Lors de l’ouragan Katrina, raconte Naomi Klein, le représentant républicain de La Nouvelle-Orléans Richard Baker déclara : « Nous avons enfin nettoyé les logements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Kenyon, division du conglomérat funéraire Service Corporation International (important cotisant à la caisse électorale de Bush), fut chargé de recueillir les morts dans les maisons et les rues. Le travail s’effectua avec une extrême lenteur. Des cadavres croupirent sous le soleil pendant des jours. On interdit aux secouristes et à des entrepreneurs de pompes funèbres bénévoles de donner un coup de main sous prétexte qu’ils empiétaient sur le territoire commercial de Kenyon.

 

La société, qui factura à l’État 12500 $ par cadavre, a depuis été accusée d’avoir mal identifié de nombreuses dépouilles. Pendant presque un an après l’inondation, on découvrit des corps en décomposition dans des greniers. L’administration Bush refusa d’allouer des fonds d’urgence pour payer les fonctionnaires ; la ville dut congédier 3000 employés au cours des mois qui suivirent l’ouragan.

 

Pour Milton Friedman, le grand idéologue (après von Hayek) de l’ultralibéralisme, l’État a pour unique fonction de « protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes. Il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence. » En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats - tout le reste, y compris l’enseignement public gratuit, n’est qu’ingérence au sein des marchés.

 

La guerre contre les peuples et contre la démocratie doit être éclair. Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus. » On comprend pourquoi un dirigeant comme Sarkozy a lancé des dizaines de contre-réformes dès son accession à l’Élysée. Tout était prêt, bien avant son succès électoral.

Naomi Klein consacre de longs développements aux agressions du système contre le psychisme et le corps des individus. L’idée qu’un changement de politique doit être menée comme une offensive militaire surprise est un thème cher aux apôtres de la thérapie de choc économique. « L’envahisseur doit investir l’environnement de l’adversaire et paralyser ou surcharger ses perceptions et sa compréhension des événements pour le rendre incapable de résister. »

 

Après le tsunami de 2004, des investisseurs étrangers et des prêteurs internationaux s’étaient ligués pour exploiter le climat de panique et céder le littoral à des entrepreneurs qui s’étaient empressés d’ériger de vastes stations balnéaires, empêchant ainsi des centaines de milliers de pêcheurs de reconstruire leurs villages au bord de l’eau. Le projet d’éviction massive datait d’avant la vague géante, mais on utilisa le tsunami pour faire avancer un programme refusé par l’ensemble de la population. En Thaïlande, on vit des gardiens privés, armés jusqu’aux dents, empêcher d’anciens résidents de chercher les dépouilles de leurs enfants.

 

Le capitalisme du désastre climatique et ses relais dans les classes politiques s’étaient fait la main en 1998 avec l’ouragan Mitch qui avait dévasté le Honduras, le Guatemala et le Nicaragua, causant au moins 9000 morts. Le Congrès du Honduras adopta des lois de privatisation des aéroports, des ports et des autoroutes, du téléphone, de l’électricité et d’une partie de la distribution de l’eau. Le Congrès des États-Unis abrogea la réglementation environnementale en vigueur sur la côte du golfe du Mexique et autorisa la construction de nouvelles raffineries de pétrole. Halliburton, la firme longtemps dirigé par le vice-président Cheney, reçut 60 millions de dollars pour la reconstruction des bases militaires du littoral.

 

Avant le 11 septembre, explique Naomi Klein, guerres et catastrophes offraient des débouchés à un secteur restreint de l’économie - les fabricants d’avions de chasse par exemple, ou encore les entreprises de construction chargées de rebâtir les ponts bombardés. Les guerres avaient pour rôle principal d’ouvrir de nouveaux marchés jusque-là inaccessibles et, une fois la paix revenue, de générer des booms économiques. Depuis, les interventions en cas de guerre sont à ce point privatisées qu’elles constituent en soi le nouveau marché. Pour le boom, inutile d’attendre la fin de la guerre.

La logique guerrière du système capitaliste est diabolique, implacable et, dans l’état actuel des choses, en tout cas, durable. On appelle aujourd’hui " guerre contre le terrorisme " des coups d’État, des massacres qui n’ont pour but que d’installer et de maintenir en place des régimes favorables à la libre entreprise. Le capitalisme du désastre s’est habitué au terrorisme : après le 11 septembre, le Dow Jones perdit 685 points, mais le 7 juillet 2005, le jour où quatre bombes explosèrent dans les transports londoniens, le Stock Exchange et le Nasdaq grimpèrent en flèche.

 

Naomi Klein s’attarde donc longuement sur Milton Friedman et l’École de Chicago, ces théoriciens, instigateurs et praticiens de la violence capitaliste depuis une quarantaine d’années. Pour eux, la prémisse de départ, c’est que le libre marché est « un système scientifique parfait dans lequel des particuliers agissant dans leur propre intérêt créent pour tous le plus d’avantages possibles. » Voir la logique du bouclier fiscal sarkozyen pour les plus riches des Français. Toute défaillance - inflation élevée ou chômage en hausse - vient du fait que le marché n’est pas entièrement libre.

 

Le premier laboratoire friedmanien fut l’Indonésie. Ralph McGehee, l’un des agents principaux de la CIA en poste à l’époque du coup d’État, déclara qu’il s’était agi « d’une opération modèle. […] Ce sont les grands événements sanglants orchestrés depuis Washington qui ont permis l’arrivée au pouvoir de Suharto. Cette réussite signifiait que l’expérience pourrait être répétée, encore et encore. »

Au Chili, Pinochet et les siens évitèrent toujours l’expression " coup d’État " , à laquelle ils préféraient le mot " guerre " (guerre contre le marxisme, contre l’anarchie etc.). Au cours de la première année d’application de la thérapie de choc prescrite par Friedman, l’économie du Chili régressa de 15% et le taux de chômage - qui n’avait été que de 3% sous Allende - s’éleva à 20%. En 1988 45% des habitants du pays vivaient sous le seuil de la pauvreté.

 

Dans un article d’août 1976 pour The Nation, Orlando Letelier (ancien ambassadeur du Chili aux États-Unis, écrivit que « la vision particulièrement commode d’un système social dans lequel la " liberté économique " et la terreur politique coexistent sans jamais se croiser permet aux partisans du régime financier de soutenir leur idéal de " liberté " tout en feignant de défendre les droits de l’homme. » Moins d’un mois plus tard, Letelier était assassiné en plein centre de Washington par des agents de la DINA, la police secrète chilienne.

 

Au Brésil, les grandes entreprises mirent sur pied leurs propres escadrons de tortionnaires privés. La junte militaire créa un corps de policiers extrajudiciaire, financé par diverses multinationales, dont Ford et General Motors. A la fin de la dictature, la quasi-totalité des délégués d’usine des grandes sociétés avaient disparu. Au Brésil, comme dans tout le cône latino-américain, selon le triste constat de l’écrivain Eduardo Galeano, « les citoyens étaient en prison pour que les prix fussent en liberté. »

 

Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher lança des " réformes " multiples en appliquant à la lettre la pensée friedmanienne. Après trois ans de gouvernement, sa cote de popularité passa sous la barre des 25%. Elle fut sauvée par le gong de la guerre des Malouines, tout comme, provisoirement, la dictature de Galtieri en Argentine. Cette guerre donna à Thatcher le prétexte politique dont elle avait besoin pour introduire le tout premier programme de transformation capitaliste radicale d’une démocratie libérale occidentale.

Lorsque les mineurs de charbon déclenchèrent la grève en 1984 (le gouvernement voulait fermer les puits non rentables pour ne garder que les rentables dont certains furent exploités jusqu’en 2007), Thatcher fit comme si le conflit était le prolongement de la guerre des Malouines et exigeait la même brutale détermination. Elle eut alors cette formule mémorable : « Nous avons dû nous battre contre l’ennemi extérieur ; nous devons maintenant nous battre contre l’ennemi intérieur, qui est beaucoup plus coriace, mais tout aussi dangereux pour la liberté. » Contre les mineurs, elle employa la manière forte : au cours d’une seule confrontation, 8000 policiers anti-émeute chargèrent (certains à cheval) en laissant 700 blessé sur le carreau. Dans les quatre années qui suivirent cette attaque directe contre la classe ouvrière, le gouvernement privatisa British Telecom, British Gas, British Airways, British Steel etc. Dans plusieurs petites villes minières (dans le sud du Yorkshire en particulier), le chômage frappa 50% de la population.

 

Klein détaille par ailleurs longuement le rôle des institutions financières internationales, relais, bras armé du capitalisme guerrier. Le FMI accoucha de son premier programme d’ajustement structurel complet en 1983. Pendant deux décennies, nous dit l’auteur, « on informa tous les pays qui demandaient un prêt conséquent qu’ils devaient remanier leur économie de la cave au grenier. » Davison Budhoo, économiste principal du FMI qui prépara des programmes d’ajustement structurel pour l’Amérique latine et l’Afrique tout au long des années 1980 admit plus tard que « tout le travail que nous avons accompli après 1983 reposait sur le sentiment de la mission qui nous animait : le Sud devait privatiser ou mourir ; à cette fin, nous avons créé le chaos économique ignominieux qui a marqué l’Amérique latine et l’Afrique de 1983 à 1988. »

 

La solution polonaise fut encore plus radicale : outre l’élimination immédiate des contrôles des prix et des coupes sombres dans les subventions, le FMI imposa la vente au secteur privé des mines, des chantiers navals et des usines de l’État. C’était contraire au programme économique d’origine de Solidarité, fondé sur la propriété par les travailleurs.

En Chine, Deng Xiaoping était si enthousiaste et si déterminé à l’idée de convertir la Chine à l’économie privée qu’en 1980 son gouvernement invita Milton Friedman à venir initier des centaines de hauts fonctionnaires, de professeurs et d’économistes du Parti (" communiste " ) aux rudiments de l’économie néolibérale. Lorsque Deng ouvrit le pays aux investisseurs étrangers et réduisit les protections dont bénéficiaient les travailleurs, il ordonna la création de la Police Armée du Peuple, escouade antiémeute comptant 400000 membres chargés d’écraser tous les signes de « crimes économiques », c’est-à -dire les grèves et les manifestations. Les " réformes " de Deng débouchèrent sur la mobilisation sociale de 1989. Le 20 mai, le gouvernement proclama la loi martiale. Il y eut entre 2000 et 7000 morts sur la Place Tienanmen. Le gouvernement, comme en Amérique latine, réserva son châtiment le plus dur aux ouvriers. La plupart des personnes arrêtées et exécutées furent des ouvriers. La politique de Deng fit de la Chine l’atelier de misère du monde, l’eldorado des usines de sous-traitance de presque toutes les multinationales de la planète. En 2006, 90% des milliardaires chinois étaient les enfants de cadres du Parti " communiste " .

 

Comme la Chine, la Russie fut contrainte de choisir entre un programme économique inspiré de l’École de Chicago et une révolution démocratique. Pour que le programme friedmanien fût appliqué, il fallait interrompre de manière violente le processus progressif impulsé par Gorbatchev. En août 1991, Le Washington Post (qui n’est pas le plus réactionnaire des quotidiens étatsuniens) expliqua, rappelle Klein, que « le Chili de Pinochet pourrait servir de modèle pratique à l’économie soviétique. » Suite aux " réformes " de Eltsine, la consommation du Russe moyen en 1992 avait diminué de 40% par rapport à 1991. Pour asseoir son pouvoir, Eltsine avait aboli la Constitution et dissous le Parlement. Le Parlement vota à 636 voix contre 2 la destitution de Eltsine qui envoya l’armée contre les parlementaires. 500 personnes furent tuées. Comme en Chine, un club limité de Russes, dont bon nombre d’anciens apparatchiks du Parti communiste et une poignée de gestionnaires de fonds communs de placement occidentaux obtinrent des rendements faramineux en investissant dans des entreprises russes nouvellement privatisées. En 1989, la Russie comptait deux millions de pauvres. 74 millions en 1995, selon les chiffres de la Banque mondiale. Le capitalisme avait régressé jusqu’à sa forme la plus sauvage.

 

La crise financière qui frappa l’Asie dans les années 1990 créa 24 millions de chômeurs. Les femmes et les enfants furent les grands perdants de la crise. De nombreuses familles vendirent leurs filles à des trafiquants d’êtres humains qui les firent travailler comme prostituées en Australie, en Europe et en Amérique du Nord. Ces victime pouvaient dire merci au FMI et à son directeur Camdessus qui avaient imposé une chirurgie radicale à ces pays en crise.

 

Aux États-Unis, le trio Bush-Rumsfeld-Cheney fidèle au système de copinage appliqua à la lettre les principes friedmaniens selon lesquels le gouvernement, afin de transformer l’État en coquille vide, se ligue avec les grandes entreprises pour « redistribuer la richesse vers le haut après avoir réduit les dépenses affectés au personnel. » Une part toujours plus grande des fonds publics va alors directement dans les coffres des entreprises privées. L’État a les signes extérieurs d’un gouvernement, « mais il n’exécute plus les véritables tâches de la gouvernance, pas plus que les employés du campus de Nike à Beaverton ne fabriquent eux-mêmes des baskets. »

Les entreprises qu’a dirigées Donald Rumsfeld misent depuis une trentaine d’années sur un avenir apocalyptique, fait de maladies endémiques qui obligeraient les gouvernements à se procurer au prix fort les produits indispensables brevetées par elles. La société Gilead Sciences (que Rumsfeld dirigea de 1997 à 2001), titulaires de brevets pour quatre médicaments antisida, dépense beaucoup d’énergie pour empêcher la distribution, dans les pays en voie de développement, de versions génériques moins coûteuses (les brevets expireront à partir de 2016).

 

Dick Cheney (je ne sais si des sociolinguistes se sont penchés sur cette manie qu’ont les étatsuniens de diminuer leurs prénoms de manière puérile : Cheney s’appelle Richard Bruce, Clinton s’appelle William etc.), protégé de Rumsfeld au sein de l’administration Ford dans les années 1970, fit également fortune en misant sur la perspective d’un avenir sombre. Lui qui avait bénéficié, dans les années 1960, de six mesures de sursis pour ne pas partir au Vietnam (tout en étant favorable à la guerre), réduisit, en tant que secrétaire à la Défense de Bush père, le nombre de soldats actifs et confia aux entrepreneurs privés un rôle de plus en plus déterminant. Sa société Halliburton (gains estimés : 13 milliards de dollars en 2007) parvint à élargir la signification des mots " soutien logistique " à un point tel qu’elle eut bientôt pour tâche, explique l’auteur, « de créer l’infrastructure tout entière des opérations militaires à l’étranger. L’armée n’avait qu’à se charger des soldats et des armes - elle agissait en quelque sorte comme fournisseur de contenu, tandis que Halliburton était aux commandes. »

 

Autre exemple de contiguïté : John Ashcroft, ancien Procureur général et instigateur de la Loi sur le patriotisme, préside depuis 2005 l’Ashcroft Group, dont la mission consiste à aider les entreprises spécialisées dans la sécurité intérieure à obtenir des contrats fédéraux. Son groupe a tellement de succès qu’il refuse deux clients quand il en accepte un. Tom Ridge, premier directeur du secrétariat à la Sécurité intérieure de 2003 à 2005, a fondé Ridge Global et agit comme conseiller auprès de Lucent, société de communication oeuvrant dans le domaine de la sécurité. C’est un acharné de la peine de mort : en tant que gouverneur de Pennsylvanie, il laissa exécuter 224 condamnés et assista en personne à trois supplices. James Woolsey, directeur de la CIA jusqu’en 1995, est désormais conseiller de Paladin Capital Group, société privée qui investit dans la sécurité intérieure (1 milliard de dollars). Rudy (en fait, Rudolph, voir plus haut) Giuliani, ancien maire de New York, a créé Giuliani Partners quatre mois après le 11 septembre et vend ses services comme expert-conseil en gestion de crises. Gains de sa société : 100 millions de dollars entre 2002 et 2007. La pratique de ces hommes est, explique Klein, de « rester au gouvernement ou élu juste assez longtemps pour obtenir un titre impressionnant au sein d’un secrétariat qui octroie des contrats d’envergure et recueillir des informations privilégiées sur les produits recherchés, puis démissionner et vendre l’accès aux anciens collègues. Servir dans la fonction publique, c’est effectuer une mission de reconnaissance en prévision d’un bel avenir dans le complexe du capitalisme du désastre. Ce capitalisme de copinage est l’aboutissement de la philosophie de l’École de Chicago et de sa triple obsession : privatisation, déréglementation et antisyndicalisme. »

 

Du point de vue militaire, soutient Klein, la guerre contre le terrorisme est impossible à gagner. « Du point de vue économique, en revanche, elle est impossible à perdre : en effet, on a affaire non pas à un conflit éphémère susceptible d’être gagné, mais, au contraire, à un élément nouveau et permanent de l’architecture économique mondiale. » La guerre n’est plus, comme le disait Clausewitz, « la continuation de la politique par d’autres moyens », c’est la politique et l’économie en elles-mêmes, les guerres et les catastrophes étant par conséquent des fins en elles-mêmes.

 

En Irak, Saddam Hussein ne représentait nullement une menace pour la sécurité des États-Unis, bien au contraire, étant, à sa manière dictatoriale, un facteur de stabilité. Le problème est qu’il menaçait les entreprises énergétiques étatsuniennes : il avait conclu une entente avec une grande entreprise russe et entamé des négociations avec Total. Le renversement de Saddam Hussein ouvrit la porte à Exxon, Chevron, Shell et BP qui, toutes jetèrent les bases de nouveaux accords en Irak, de même qu’à Halliburton qui, ayant installé son siège social à Dubaï, était idéalement située pour vendre des services énergétiques à ces sociétés. On a pu comparer les liens unissant Halliburton à Cheney (qui quitta la société en 2000 avec un parachute doré de 34 millions de dollars) aux liens qui unissaient, pendant la guerre du Vietnam le Président Johnson à Brown and Root, société de forages pétrolifères.

 

Pour assommer l’Irak, l’impôt sur les sociétés, qui était d’environ 45%, fut remplacé par un impôt au taux uniforme de 15% On autorisa les compagnies étrangères à détenir des entreprises irakiennes à 100% pour éviter le scénario russe d’oligarques qui s’étaient réservé des morceaux de choix. Les investisseurs purent sortir d’Irak la totalité de leurs profits. 8,8 milliards de dollars disparurent en 2004 des ministères contrôlés par les Etats-Unis. « What does it change ? », fut le commentaire d’un proche de Bremer, le gauleiter du pays occupé.

 

Tout comme Johnson et Nixon qui avaient bombardé le Vietnam pour le ramener à l’âge des cavernes, Bush bombarda l’Irak de manière terroriste et terrorisante pour le seul profit de la machine de guerre capitaliste. Entre le 20 mars et le 2 mai 2003, l’armée lança 380 missiles de croisière Tomahawk en un jour (contre 300 en cinq semaines pendant la Guerre du Golfe). En cinq semaines, les Irakiens reçurent 30000 bombes et 20000 missiles à guidage de précision, soit 67% de la production totale de tels engins depuis leur invention. Pour Rumsfeld et Cheney, il s’agissait de faire un exemple, d’effrayer les populations, de faire réfléchir ceux qui oseraient défier l’autorité des États-Unis. Le ciblage des centraux téléphoniques dura jusqu’à ce que plus un seul téléphone ne fonctionne dans le pays. Le but était de s’en prendre au moral des civils qui ne pouvaient plus prendre des nouvelles de leurs proches. Pas à Saddam Hussein, qui, pensant que les téléphones étaient espionnés depuis des années dans son pays, n’avait utilisé le téléphone qu’à deux reprises au cours des treize années précédentes.

 

Influent banquier israélien, Len Rosen, cité par Klein, est l’auteur d’un nouveau théorème de géopolitique qu’il convient de méditer : « La sécurité compte plus que la paix. » C’est sûrement pourquoi Israël est le quatrième marchand d’armes au monde. La décision d’Israël de situer le "contre-terrorisme " au centre de son économie d’exportation a coïncidé avec l’abandon des négociations de paix. Le gouvernement ne présente plus le conflit qui l’oppose aux Palestiniens comme une lutte contre un mouvement nationaliste mais comme un des théâtres de la guerre mondiale contre le terrorisme.

 

Y a-t-il des raisons d’espérer ? En 2005, les Français et les Hollandais se prononcèrent démocratiquement contre l’Europe de la finance, suivis en 2008 par les Irlandais. En 2006, Chavez était réélu pour un troisième mandat avec 63% des voix. Au Brésil, Lula fut réélu en 2006 avec un programme anti-privatisations. La même année, l’économiste de gauche Rafael Correra fut élu à la présidence de l’Équateur contre un magnat de la banane. En 2007, Correra déclara le représentant de la Banque mondiale persona non grata sur le sol de son pays.

 

Contrairement à ce qu’écrivait Fukuyama en 1989 en proclamant la fin de l’histoire La fin de l'Histoire et le dernier homme», où l'humanité avait trouvé le système idéal politique - Démocratie libérale et il n'y aurait plus de conflits. Est-ce que Francis Fukuyama était trop hâtive en proclamant la victoire de la démocratie libérale?

 

A travers cette même thèse on se demande alors comment les mentalistes manipulent-ils nos pensées ? Comment les journaux télévisés nous manipulent ? comment les publicitaires profitent du rèflexe de Pavlov pour nous manipuler à travers l'hypnose des images subliminales? Comment les gourous arrivent-ils à recruter des adeptes à travers la technique du massacre ? Comment peut-on être manipulé par les sondages d’opinion ?

 

 

 

Pour aller plus loin




Un film de Michael Winterbottom et Mat Whitecross donne un aperçu en 88 minutes des 860 pages de l’ouvrage de Naomi Klein -malgré les vives critiques de l’auteur. On pourra le consulter ici en version originale sous-titrée.
Longs entretiens avec Naomi Klein sur le site de la Télé libre.
Un prolongement de l’analyse de Naomi Klein, dans le livre de Bernard Stiegler, États de choc, Bêtise et savoir au XXIè siècle, Paris, Mille et une nuits, 2012.
Une autre approche des crimes du capitalisme « pur », dès le dix-neuvième siècle: Famines, libre-échange et colonisation.
Sur une approche complémentaire -et non contradictoire-, de la mise en place des dictatures en Amérique latine, voir le livre de Marie-Monique Robin, Les escadrons de la mort, l’école française, Paris, La Découverte, 2004, ainsi que l’entretien donné par l’auteur à la Ligue des droits de l’homme de Toulon.
L’analyse de Daniel Schneidermann sur une tentative manquée de récupération des attentats de Toulouse de mars 2012. Nous sommes là, évidemment, en présence d’un cas très isolé, peu susceptible de générer une peur massive, mais l’absence d’effet même à court terme sur la campagne est révélateur aussi d’une « vaccination » progressive des électeurs.
Quelques réflexions de Guy Debord sur le terrorisme.
Sur l’exemple italien: Gerardo Maffei, Silvio’s glam democracy, Le Félin, Paris.
« The Promise of Vouchers », Wall Street Journal, le 5 décembre 2005. [↩]
Ibid. [↩]
Milton Friedman, assisté de Rose D. Friedman, Capitalisme et liberté, traduit de l’anglais par A. M. Charno, Éditions Robert Laffont, « Le monde qui se fait », Paris, 1971, p. 14 [↩]
Milton Friedman, Inflation : Causes and Consequences, Asia Publishing House, New York, 1963, p. 1. [↩]
Milton Friedman et Rose D. Friedman, Two Lucky People. Memoirs, University of Chicago Press, Chicago, 1998, p. 59. [↩]
Davison L. Budhoo, Enough Is Enough. Dear Mr. Camdessus… Open Letter of Resignation to the Managing Director of the International Monetary Fund, New Horizons Press, New York, 1990, p. 102 [↩]
Michael Lewis, « The World’s Biggest Going-Out-of-Business Sale », The New York Times Magazine, le 31 mai 1998 [↩]

Noam Chomsky a recensé 10 stratégies de manipulation que les politiques et les médias utilisent pour nous contrôler

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les médias. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation, pour maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité

1 La stratégie de la diversion

Elément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes.

La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique.


« Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » (extrait de "Armes silencieuses pour guerres tranquilles")

2 Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée "problème-réaction-solution". On crée d’abord un problème, une "situation" prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore: créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3 La stratégie du dégradé

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en "dégradé", sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution si ils avaient été appliqués brutalement.

4 La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme "douloureuse mais nécessaire", en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que "tout ira mieux demain" et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

Exemple récent: le passage à l’Euro et la perte de la souveraineté monétaire et économique ont été acceptés par les pays Européens en 1994-95 pour une application en 2001. Autre exemple: les accords multilatéraux du FTAA que les USA ont imposé en 2001 aux pays du continent américain pourtant réticents, en concédant une application différée à 2005.

5 S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Exemple typique: la campagne TV française pour le passage à l’Euro ("les jours euro"). Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi?

"Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans."



6 Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7 Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage.

"La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être de la plus pauvre sorte, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures."

8 Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver "cool" le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9 Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

10 Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le "système" est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Le copinage est une pratique politique qui consiste à nommer à un poste (poste de responsabilité ou simplement un emploi bien rémunéré) une personne, non sur un critère de compétence, mais parce qu'elle est une amie.

À ce titre, on est proche de la corruption, dans la mesure où le risque est fort que le nouveau nommé, ni compétent, ni préoccupé de l'intérêt général, soit par contre surtout prêt à rendre des services (renvoyer l'ascenseur) à celui qui l'a nommé, voire à pratiquer lui-même le copinage.

La différence entre le copinage et l'embauche sur recommandation (dite "piston") ou au sein d'un réseau professionnel est que dans ces derniers cas, bien que la préférence soit donnée à une personne connue ou recommandée, celle-ci dispose bel et bien des qualifications requises.

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